Un regard anthropologique sur la photographie cataphile de Roxane Peirazeau

Je suis ravie d’accueillir Roxane Peirazeau, docteur en anthropologie, qui a soutenu une thèse sur les pratiques cataphiles “Clandestinité et patrimonialisation : cartographie des idéaux et interactions cataphiles au sein des carrières souterraines de Paris” (www.theses.fr/2015EHES0645).

Aujourd’hui le sujet porte sur la photographie et ce qu’elle nous apprend des pratiques cataphiles.

« Cataphile – amateur de catacombes – est le nom que se donnent les promeneurs clandestins du réseau des anciennes de Paris, un labyrinthe de trois cents kilomètres, interdit au public, qui sillonne, sous le métro et les égouts, les quartiers sud de la ville. » (B. Glowczewski, J-F. Matteudi, page 11, 1983)

Alors les catacombes de Paris vous connaissez ?
Ou plus exactement les carrières, car les catacombes ne représentent qu’une infime partie du réseau.
Je laisse Roxane nous faire découvrir ce monde à travers son regard acéré de spécialiste 😉

Focus sur l’anthropologie visuelle

L’anthropologie visuelle n’est pas une discipline récente. Liée au développement de la photographie, elle s’affirme au sein du milieu académique au 19ème siècle, du fait de son utilisation par le colonialisme. Ce matériel ethnographique, souvent produit par les missionnaires, militaires et géographes, était majoritairement utilisé à des fins illustratives. Les chercheurs s’en détournèrent au début du 20e siècle, laissant de coté la variété des usages qu’offre la photographie pour l’anthropologie. Pourtant interroger l’image et son contexte de production en fait un outil scientifique dans le prolongement de l’enquête de terrain.

cataphiles photographes
©Marc Askat
de www.flickr.com/people/marc_askat/
Cataphiles photographes

cataphile photographe
©Jean Roulin de www.sous-tes-reins.com

Au contraire du film ethnographique, dont la valeur scientifique est reconnue, la photographie quant à elle n’est pas valorisée dans les sciences sociales. On peut donc s’interroger sur cette position d’une majorité de chercheur, alors que l’image ou la séquence filmée proposent « une alternative à la tradition de l’anthropologie écrite en raison des modalités d’explorations différentes des hypothèses épistémologiques qu’elles permettent. » (Strivay, 2009, p7).

Pourtant, plusieurs figures de l’ethnologie française ont reconnu les attributs de la photographie. Ainsi, « dès 1925, Marcel Mauss introduisait […] l’idée que le procédé photographique permet de collecter des données visuelles et de mémoriser ainsi de multiples détails relatifs aux faits observés, informations que l’œil nu, seul, ne pourrait retenir. » (Conord, 2002, p.1). L’image vient en sus des textes et des discours. Le chercheur peut ainsi s’appuyer sur la production photographique pour illustrer et argumenter son analyse. Qu’elle soit reflet du réel ou mise en scène construite, l’image peut être interrogée en tant que matériau anthropologique.

Toutes les photographies sont-elles pour autant un matériel anthropologique ? Comment les utiliser en tant que tel ?

Les cataphiles et la photographie

Afin de montrer comment la photographie peut être utilisée dans le cadre d’une enquête de terrain, je vous propose ici d’analyser la photographie « cataphile ». Les cataphiles qui se nomment ainsi, arpentent de manière clandestine le dédale de l’ensemble du réseau des carrières souterraines de Paris, interdit à toute pénétration et circulation par l’arrêté préfectoral du 2 novembre 1955.

Si depuis la création des carrières souterraines parisiennes, ces dernières ont toujours été parcourues par différents types de population, le phénomène cataphile moderne, que nous étudions, est né dans les années d’après guerre et n’a eu de cesse de se développer.
Les acteurs de ce milieu ont développé une appropriation du lieu qu’ils expriment au travers de différentes pratiques. Outre une appropriation physique des lieux, par l’aménagement des vides ou encore le marquage physique de la carrière par le biais d’expressions plus ou moins artistiques (tags, graffiti, sculptures…), s’opère une appropriation virtuelle par l’image.

Galerie avec inscription carrière
©Roxane Peirazeau

Galerie avec tags
©Roxane Peirazeau

En effet, depuis que les cataphiles investissent les lieux, ils les photographient, les filment, les dessinent, les peignent… Nombreux sont ceux qui s’adonnent aujourd’hui à l’art de la photographie souterraine. L’avènement du numérique a été une révolution dans le milieu cataphile, leur permettant de fixer les lieux ou leurs congénères en images avec la plus grande des facilités. Il est devenu fréquent de rencontrer des photographes solitaires. Le réseau parisien est un sujet quasiment inépuisable pour l’inspiration photographique. Chacun porte son regard, définit son style.

Pratique qui ne peut être ignorée, j’ai donc analysé la photographie cataphile. Que nous apprend-elle des pratiques cataphiles ? Au-delà de ce que les images représentent, comment traduisent-elles leurs visions des lieux ? Comment témoignent-elles de la création, par les pratiquants, d’un espace symbolique s’exprimant par l’image ?

Le photographe et son parti pris

En interrogeant la photographie cataphile j’ai constaté qu’elle témoigne d’une prise de position de son auteur. Elle révèle sa manière de percevoir le lieu, ce qui peut avoir une incidence sur ses pratiques cataphiles. Par exemple, on perçoit rapidement la prise de position vis-à-vis de la présence des tags sur les parois des galeries du réseau des carrières parisiennes. Ce sujet suscite, depuis leur apparition un vif débat parmi les pratiquants. Un cataphile qui se positionne contre les tags aura tendance à les gommer de ses clichés, par retouche ou choisir un cadrage en conséquence, alors qu’un autre qui ne prend pas position ou s’en accommode, photographiera les galeries avec leurs tags, voire prendra ces derniers en photo comme la marque d’une époque.

Galerie avec piliers à bras
Photo 1 ©Gaspard Duval de Catacombes.Interdites
et son livre Les Catacombes de Paris – Promenade Interdite
chez Volum Editions, 2011.
7 Août 2012 – Réseau dit de la “Visitation”

« J’ai effectivement privilégié les endroits non-tagués; mon objectif est de montrer le patrimoine historique souterrain et pour moi, les tags ne sont pas indispensables sur les photos. Même s’ils sont quasi omniprésents et qu’il est difficile de les ignorer, on peut encore trouver des endroits “propres”. […] Sur les quelques 240 photos du livre, j’admets en avoir détagué quelques unes avec Photoshop, je trouvais qu’un tag au milieu d’une prise de vue intéressante ne donnait aucune valeur ajoutée à celle-ci. […] il y a moins de 10 photos qui ont subi ce traitement. » 
(Gaspard Duval, 19 septembre 2012).

Galerie avec une grille
Photo 2 ©Zul de zulcatacombes
novembre 2012
Réseau sous le cimetière du Montparnasse

« Ce que j’aime moi en bas c’est en premier lieu la vie, ça bouge tout le temps, les salles se font, se défont, les murs se taguent, se frottent, se retaguent, la flotte monte, descend… […] J’aime les traces de passage, les tags en font partie. Au début je me repérais plus aux tags et autres inscriptions que grâce aux plaques de rues. J’aime évidemment l’architecture des consolidations qui me font souvent m’arrêter, mais c’est vrai que sans une petite inscription à inclure au tableau il me manque quelque chose. […] Les retouches sont au minimum, des réglages on va dire, contraste, lumière, etc. […] Et non je n’efface rien, ni tags ni poubelles, c’est ça aussi les catas. » 
(Zul, Avril 2013).

Les clichés 1 et 2 révèlent un parti pris différent dans le choix des lieux photographiés. Pour le premier photographe, il s’agit de fixer des lieux vierges de traces humaines modernes, tandis que pour le second la démarche est inverse, il met en valeur une galerie située sous le cimetière du Montparnasse, dont les parois ont été taguées.

Pour le non initié au réseau, la différence que je souligne ici n’est pas forcément palpable. Certes, il peut remarquer la présence et l’absence de tags mais ce sont des critères plutôt esthétiques qui le rendront sensible à telle ou telle photographie. En tant qu’anthropologue, la démarche est différente puisque la photographie participe à la construction de cette « identité » cataphile que j’ai analysée et de la diversité des groupes qui la compose.

L’observé sous l’objectif

La collecte du matériau photographique n’est pas toujours aisée, car il impose plusieurs contraintes.

D’une part, l’acceptation des sujets d’être pris en photo par une personne extérieure au groupe, surtout lors de pratiques sacrées, rituelles ou illégales. Je fus d’ailleurs confrontée à cette difficulté. En effet, durant mon enquête de terrain, les gens tournaient souvent la tête en voyant l’objectif se pointer sur eux, d’autant plus quand il s’agissait de pratiquants que je ne connaissais pas. Les cataphiles utilisent des pseudos pour cacher leur identité, il est donc fréquent qu’ils souhaitent protéger également leur image. Beaucoup n’ont pas envie de voir sur Internet ces clichés les montrant dans un lieu interdit, sans qu’ils aient un certain contrôle de leur image. Il est souvent plus aisé pour un membre reconnu par le groupe de réaliser photographies ou films de cataphiles au sein du réseau des carrières souterraines.

Cataphile dans une chatière
Photo 3 ©Zul de zulcatacombes – janvier 2013
Cataphile franchissant une chatière

Cataphiles dans une salle
Photo 4 ©Zul de zulcatacombes – mai 2012
Cataphiles en train de manger une fondue
savoyarde lors d’une fête d’anniversaire

« Je ne demande jamais quand je prends un cliché, sinon à quoi bon, cela fausse l’instant, les gens prennent la pose et l’on perd ce que l’on voulait. Donc parfois certains peuvent y être hostiles, je le comprends, je fais en fonction après coup, j’efface ou bien je fais tourner en privé, j’en prends note pour après et je ne les embête plus. D’autres aiment bien mais juste pour eux. Les raisons de refus sont variées, cela va de l’idéologie (je ne suis pas terré à 20 mètres sous terre pour être flashé et risquer de me retrouver sur le net), parfois de la coquetterie (j’ai bu comme un trou et je ne vais pas être bien), à différents degrés certains attachent beaucoup d’importance au contrôle de leur image, c’est normal. » (Zul, Avril 2013).

D’autre part, étant avéré que la présence de l’ethnologue, en situation d’observation, a des incidences sur les individus ou groupes étudiés, la présence visible d’un objectif peut également modifier le comportement des pratiquants, comme l’exprime Zul. Coutumier des photographies prises sur le vif, il fixe les individus dans leurs actions, sans qu’ils aient le temps de poser. En effet, la présence d’un appareil photographique renforce le goût de la mise en scène. « Le procédé photographique devient pour les sujets photographiés un moyen de fixer une présentation de soi attachée à ces moments d’exceptions. » (Conord, 2002, page 6). Cette propension à la mise en scène de soi devant un objectif photographique s’applique aussi aux cataphiles : les clichés sont différents dès lors que les sujets photographiés perçoivent l’objectif.

Cataphile dans une chatière
Photo 5 ©Zul de zulcatacombes – mai 2012
Cataphiles franchissant une chatière

Cataphile
Photo 6 ©Zul de zulcatacombes – novembre 2012
Cataphiles déguisés lors d’une fête d’Halloween

C’est pourquoi j’ai porté un intérêt, lors de mes travaux de recherche sur le milieu cataphile, aux photographies réalisées par Zul. Son travail a pour but de fixer les gens au naturel sans leur permettre de se mettre en scène au milieu de leurs actions lors des rencontres ou divers réunions cataphiles. Ainsi pouvons-nous voir les pratiquants en train de passer des chatières (passage étroit creusé par les cataphiles), déambuler dans les galeries, faire la fête, manger, peindre, etc.

Analyser des pratiques par l’image

En plus de nous informer sur les pratiques cataphiles, certains clichés nous permettent également de catégoriser les individus photographiés dans leurs actions. Par exemple, la tenue vestimentaire, l’équipement et les postures qu’ils arborent permettent de différencier facilement les néophytes, nommés touristes, des cataphiles eux-mêmes.

Touristes en train de franchir une galerie inondée
Photo 7 ©Roxane Peirazeau – Août 2011
Touristes en train de franchir une galerie inondée,

Cataphiles dans une chatière
Photo 8 ©Roxane Peirazeau –
Cataphiles dans une chatière

Ces photos qui montrent des pratiquants en train de franchir des passages difficiles (galeries inondées ou passages étroits) suggèrent s’il s’agit de néophytes ou d’habitués.

  • Sur la photographie 7 les individus qui franchissent un passage inondé ne possèdent ni cuissardes, ni bottes. Ils tentent, en marchant sur les côtés surélevés, de se mouiller au minimum. Malgré leurs tentatives, ils sont mouillés à hauteur des genoux.
  • Le cliché 8 montre un cataphile dont l’équipement traduit immédiatement qu’il est un habitué des lieux : combinaison, casque avec lampe à acétylène, cuissardes. Son expression ne traduit aucun stress de franchir un passage exigu, bien au contraire, il exprime une certaine décontraction, voire un certain amusement.
Si la photographie propose une expérience visuelle, « [son] interprétation (et la lecture) […] dépend non seulement du contexte (social, institutionnel, technique, idéologique) dans lequel elle a été réalisée, mais aussi du contexte personnel de celui qui regarde, le spectateur. » (Nunes da Silva, 2001, p84). La photographie peut être considérée comme un « objet spécifique » (Joly, 1994), dont le paradoxe réside dans le fait qu’elle peut saisir à la fois des images d’événements réels qui n’ont pas été inventées et cadrer ou mettre en scène de manière à modifier la réalité, ou sa perception. La photographie peut être une image d’un instant véridique, mais en même temps elle n’est pas une pure réplique du monde. La photographie « se fabrique et se décrypte en fonction de certaines règles ; le langage visuel a sa spécificité. » (Nunes da Silva, 2001, p84).

La pratique photographique des cataphiles peut être considérée comme un moyen alternatif d’appropriation de l’espace. L’auteur peut à loisir transformer le réseau en fonction de l’image qu’il fantasme : effacer un tag, coloriser une fresque, jouer sur les contrastes pour faire ressortir les détails de la pierre, donner à l’eau une couleur lagon, etc. La photographie permet toutes les transformations et les auteurs n’ont de limites que leur imagination et leurs capacités à dompter les outils de prise de vue et des logiciels multimédia.

La photographie : reflet du réel ou objet construit ?

Analyser la photographie en anthropologie, c’est également l’interroger dans sa capacité à figer le réel. En effet, « il ne suffit pas de considérer le procédé photographique comme un moyen d’enregistrer des données relatives à des éléments visibles du terrain et de l’utiliser ensuite à des fins illustratives sans autre forme d’interrogation. L’image n’est pas miroir du réel, mais plutôt un  “objet construit’’. « Le cadre photographique est déterminé par les choix du sujet photographiant qui définit au moment de la prise de vue une manière de montrer certains aspects des réalités observées. » (Conord, 2002, p.1). J’ai constaté que beaucoup de photographies ayant pour objet le réseau des carrières parisiennes (galeries, salles) sont effectivement construites et ne sont pas véritablement un « miroir du réel ».

Il y a souvent une mise en scène des lieux, par des jeux d’éclairage, par le placement d’un os que l’on aura trouvé sur le chemin… Il y a une sublimation du lieu, qui apparaîtra nettement moins esthétique à l’œil nu ou sur une photo prise avec flash.

A titre d’exemple, les photographies 9 et 10 ont pour objet le même lieu nommé Banga, une galerie située à l’aplomb de la rue Sarrette (14e arrondissement). Cette galerie, bien connue des cataphiles, a la particularité d’être inondée en permanence.

Galerie innondée
Photo 9 ©Roxane Peirazeau –
« Banga », mai 2009

Galerie innondée
Photo 10 ©Roxane Peirazeau –
« Banga », juin 2007

Le choix de l’éclairage a un impact direct sur l’esthétique et le rendu de la photographie.

  • Le premier cliché (9) représente la galerie mise en lumière par un jeu d’éclairage combinant des bougies et des lampes à lumière blanche, apportant un contraste entre une lumière chaude et une lumière froide. Cette photographie prise en pose longue n’a pas été retouchée après la prise de vue. Il y a une mise en valeur esthétique de la galerie, l’eau prend une teinte bleue grâce à l’éclairage.
  • Le second cliché (10) représente la même galerie avec un éclairage au flash. La qualité esthétique est nettement moindre par rapport à la photographie précédente. Il y a une perte de profondeur de champ, la galerie apparaît moins attrayante ; l’eau n’est plus bleue, mais revêt un aspect trouble et boueux. Si la différence esthétique est flagrante entre les deux photographies, le second cliché est pourtant celui qui se rapproche le plus de la réalité du lieu. Lors des déplacements, éclairés par les lampes frontales, c’est ainsi qu’apparaît le réseau des carrières souterraines aux yeux des cataphiles.

Pour les pratiquants, les photographies au flash n’ont que peu d’intérêt. La recherche de l’esthétique est très présente dans leurs photographies. Cette sublimation du réseau par un jeu de mise en scène lumineuse se fait par conséquent au détriment du réel.

Les images les plus réelles sont celles réalisées à la lueur des lampes frontales; elles restituent les galeries telles qu’elles sont perçues par l’œil lors des déplacements :

Galerie à la lampe frontale
Photo 11: ©Roxane Peirazeau – novembre 2012
Galerie éclairée à la lampe frontale

Galerie à la lampe frontale
Photo 12 : ©Roxane Peirazeau – novembre 2012
Galerie éclairée à la lampe frontale

Le parti pris du photographe sur sa propre production est important car les photographies peuvent alimenter l’imaginaire de ceux qui les regardent et qui découvrent à travers elles ces lieux interdits et cachés. Pourtant, dans la pratique, le photographe peut sortir du réel en produisant des images qui font émerger une autre réalité de l’objet photographié.

La retouche photographique participe à cette sortie du réel, car il devient aisé de modifier un cliché afin qu’il corresponde davantage à la perception subjective du photographe. Comme ont pu le confirmer les entretiens réalisés auprès de cataphiles adeptes de la photographie, certains « effacent » des tags de leur photo, ou s’ils ne sont pas effacés, le choix du cadrage les laisse hors-champs. Les photographies se rapprochent alors plus du reflet d’un temps passé, mais ne représentent pas la galerie telle qu’elle est dans la réalité actuelle.

« L’acte photographique implique nécessairement une sélection dans les données du réel, révélant certains éléments, en laissant d’autres en dehors du cadre. La photographie n’est pas une copie stricte ou une imitation radicale du réel, créée grâce à la neutralité d’un appareil indépendamment de l’interprétation sélective du photographe. On le sait, ce n’est pas l’appareil qui prend les photos mais bien l’observateur photographe qui laisse échapper sa manière de percevoir et de construire le monde selon des déterminations subjectives, mais aussi idéologiques, culturelles et encore techniques. Bref l’image n’est pas le réel. »
(Piette, 1992, p134)

La photographie témoin

La photographie peut avoir plusieurs utilisations. Elle peut être générique et n’avoir peu ou aucune utilité pour le chercheur. Par exemple, quel intérêt revêt un cliché d’une galerie ou d’une salle située dans le réseau souterrain parisien ? Hormis nous montrer comment le lieu est perçu par son auteur, ce type de photographie n’a que peu de valeur anthropologique concernant les pratiques cataphiles. Pourtant, ce type de photographie devient intéressant avec le temps : la photographie devient témoignage d’une époque révolue et met en exergue par exemple, les transformations du réseau du fait de la fréquentation cataphile.

salle dans les catacombes
Photo 13 ©Roxane Peirazeau –
Salle « Soleil », mars 1998

salle dans les catacombes
Photo 14 ©Roxane Peirazeau –
Salle « Soleil », janvier 2012

Ces photographies montrent une évolution des lieux par le renouvellement du décor de ces espaces résiduels nés de l’exploitation du calcaire qui se dotent de tables, de bancs, réalisés en pierre et remblai par les cataphiles. Ils s’ornent également de fresques, sculptures, mosaïques, tags, etc. qui eux aussi évoluent, se renouvellent. La photographie témoigne de pratiques particulières dans un lieu et sur une échelle de temps donné. « Celui qui a enregistré une image pourrait être considéré comme un témoin d’un fait enregistré, d’un lieu, pour que d’autres, éloignés de ce lieu, en soient informés. » (Nunes da Silva, 2001, p85)

salle dans les catacombes
Photo 15 ©Roxane Peirazeau –
Salle « La Plage », Mai 2001

salle dans les catacombes
Photo 16 ©Roxane Peirazeau –
Salle « La plage », octobre 2008

Ces photographies sont un témoin de l’histoire cataphile. Pour les pratiquants, elles les informent des modifications du réseau au fil des ans. En surface, leur diffusion sur Internet ou l’édition de livres de photographies cataphiles (le dernier en date et un des meilleurs exemples est celui réalisé par Gaspard Duval, qui propose une promenade interdite dans les sous sols de Paris) avisent de l’existence de ce lieu caché.

Lors d’une déambulation souterraine avec des touristes, un d’entre eux avait fait des recherches avant sa première descente. Il avait écumé les sites cataphiles et connaissait les lieux en images, ainsi que leurs noms avant même de s’y rendre au détriment du sentiment d’inconnu qu’éprouvent généralement les touristes. Lorsque nous arrivions dans une salle il la reconnaissait, s’exclamant « tiens nous sommes à la salle du Château ! » ou encore « Est-ce qu’on ira au bunker allemand ? », signe qu’il connaissait déjà les lieux virtuellement avant même d’y être allé.

Un instantané des cataphiles photographes

Si la production photographique et filmique sont de plus en plus répandues parmi les cataphiles, la tentation est grande pour les néophytes qui descendent pour la première fois d’immortaliser un lieu atypique qui reste encore entre les mains d’érudits passionnés.

salle dans les catacombes
©Lenaj de www.lenaj-photographe.net

salle dans les catacombes
©Roxane Peirazeau – “Cuillère”

Les carrières souterraines de Paris sont une source d’inspiration quasi intarissable pour ces artistes souterrains confirmés ou en devenir. Elles permettent de s’exercer et de développer différentes pratiques artistiques. L’image est très présente chez les cataphiles, que ce soit par le biais des photographies, dessins, graffitis ou sculptures. Elle est un média leur permettant de s’approprier le lieu, de le figer dans un instant temporel, mais aussi de communiquer et diffuser leur passion en surface. Les photos et films circulent depuis les débuts d’Internet.

Désormais un phénomène nouveau apparaît : ces pratiques qui restaient pour l’essentiel sous terre s’affichent à la surface. Le cataphile sort des souterrains et investit les galeries d’art et autres lieux d’expositions, mais il s’agit d’un autre sujet…

Références bibliographiques

  • CONORD Sylvaine (2002), « Le choix de l’image en anthropologie : qu’est ce qu’une bonne photographie ? », in ethnographiques.org, n°2. Conord
  • GLOWCZEWSKI Barbara et MATTEUDI Jean-François, avec CARRERE-LECONTE Violaine et VIRE Marc (2008), La cité des cataphiles. Mission anthropologique dans les souterrains de Paris, Paris, ACP (version augmentée de l’édition originale, Méridiens, 1983).
  • NUNES da SILVA Jussara (2001), « Approche anthropologique de la photographie au Brésil au 19e siècle », in Société n°71, p73-87
  • PIETTE Albert (1992), « La photographie comme mode de connaissance anthropologique », in Terrain n°18 : Le corps en morceau, p129-136.
  • STRIVAY Lucienne (2009), « L’écriture et la perte. Les questions de l’anthropologie » in Cahiers Internationaux de Symbolisme, p321-332.
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